2025
Trois clics : porter l'expertise à la place de l'opérateur
Concevoir l'interface d'un logiciel de signalétique pour des métiers sans compétence ni outil de design.
Markprint édite de la signalétique industrielle et de prévention, ce qui ouvre un éventail d'usages considérable. Derrière le mot « utilisateur » se cachent un responsable QHSE, un laborantin, un technicien de maintenance, un logisticien. Aucun n'a de compétence en design, aucun ne dispose d'outil de création, tous veulent produire vite, et certains ont besoin d'être rassurés sur la conformité réglementaire de ce qu'ils impriment. Concevoir pour dix métiers suppose de renoncer au persona et de travailler sur ce qui leur est commun.
Préventimark
Directeur des Opérations - Creative Manager
Développement de produit (physique et digitaux), Produit & Expérience Utilisateur
Concevoir sans persona unique
Le dénominateur commun tient en une phrase : produire une signalétique efficace, vite, sans savoir la dessiner. Tout ce qui suppose une décision de graphiste doit donc sortir du parcours, et non pas y être expliqué.
Le contexte d'usage est aussi varié que les métiers. Le logiciel s'ouvre sur une tablette pendant une intervention de maintenance, sur un laptop 13 pouces, sur un poste de contrôle fixe. L'ancienne interface était figée sur une résolution de poste de bureau. La refonte a introduit un affichage responsive pour cette raison précise, qui paraît secondaire jusqu'à ce qu'on observe où l'outil est réellement utilisé.
Trois clics, et pourquoi ce n'était pas vrai
La promesse des trois clics existait depuis la version 3. Elle relevait surtout du marketing : les aberrations d'interface et les défauts du logiciel empêchaient de la tenir.
Elle est aujourd'hui à peu près exacte, et elle repose sur une cascade plutôt que sur une simplification. Un menu latéral gauche, occupant le quart ou le tiers de l'écran, enchaîne trois décisions dans cet ordre. Choisir une catégorie de produit, ce qui cible déjà le métier de celui qui édite. Choisir une mise en page, ce qui détermine le consommable à charger dans la machine. Ouvrir enfin une bibliothèque de pictogrammes et de mentions légales, filtrée par les deux choix précédents.
C'est là que se joue le transfert d'expertise. Le logiciel ne guide pas l'opérateur à travers un catalogue, il supprime par construction les options qui ne le concernent pas. Chaque décision réduit l'espace de la suivante, et à l'arrivée la bibliothèque proposée ne contient plus que ce qui est applicable.
Cette composition à la demande n'était pas possible avant. L'ancienne version reposait sur 4 500 templates d'étiquettes maintenus un par un, ce qui interdisait toute évolution transversale : corriger une mention réglementaire supposait de rouvrir chaque fichier concerné. Nous les avons décomposés en composants réutilisables, assemblés au moment du besoin. La base de code dédiée à la création de templates a diminué d'environ 60 % en volume, mesure faite sur le poids des sources.
Le reste de l'écran est occupé par la maquette en temps réel, plus grande que dans les versions précédentes, et par les options d'édition manuelle. La barre d'impression est en bas à droite, avec un bouton orange. L'interface est volontairement dépouillée : ajouter des boutons et des paramètres, c'est déplacer la charge mentale au lieu de la retirer.
La norme écrite dans le code
Les contraintes métier, normes applicables, pictogrammes obligatoires, mentions légales, ont été traduites en classes logiques qui valident et calibrent l'étiquette avant l'envoi vers le moteur d'impression. Modéliser la règle dans le code plutôt que la rappeler dans une documentation déplace la charge de conformité de l'opérateur vers le logiciel.
L'étiquette est construite à la volée en croisant le besoin de l'utilisateur et le consommable réellement chargé, ce qui rend caduque la notion de catalogue figé. Cette dépendance au consommable a un revers : le logiciel ne calibre que ce qui reste dans ses tolérances, ce qui a imposé de dé-siloter la QA, du code logiciel à l'atelier physique.
Éditer une étiquette de signalétique demande en effet deux compétences sans rapport : composer un document lisible, et connaître les normes applicables. Les attendre toutes deux d'un opérateur revient à lui demander d'être graphiste et référent réglementaire. Le logiciel porte donc ces deux expertises, au lieu de les laisser à la libre appréciation de l'utilisateur.
Ce que les tickets ont dicté
Sans budget de recherche utilisateur, la qualification des tickets d'assistance a servi de source de décision. L'outil qui les consigne a été construit pour prioriser la refonte ; il a aussi désigné les parcours à reprendre.
Le premier était l'activation de licence, systématiquement manuelle et complexe. Le logiciel affiche désormais automatiquement un formulaire qui ne demande que le strict nécessaire : numéro de licence, adresse électronique, mot de passe. La licence est unique et l'utilisateur choisit lui-même de l'activer en ligne ou en local, ce qui lui permet de désactiver seul son ancienne version pour basculer sur la nouvelle.
Restait le cas des postes non connectés à internet. Leur seul recours était d'appeler l'assistance et de recopier une clé à la main. J'ai créé une page dédiée, accessible depuis un téléphone en 5G : l'utilisateur s'active depuis l'appareil qui, lui, a du réseau, et reçoit sa clé par courriel. La contrainte n'a pas été contournée, elle a été déplacée sur le seul appareil connecté que la personne a sous la main.
Les tickets ont également fourni la matière des premiers tutoriels, sous forme de visite guidée dans l'application et recherchables par mots-clés. Je les ai priorisés sur deux critères : les récurrences les plus élevées de demandes de formation, et les fonctions à forte valeur perçue mais dont la compréhension résiste.
L'essentiel de cet effort porte sur la prise en main, et ce n'est pas un choix esthétique. Une mise en service rapide raccourcit le délai entre l'achat et la première impression, ce qui améliore la satisfaction et alimente plus tôt la consommation de consommables qui porte la marge.
Rendre la machine lisible
Un opérateur qui ne comprend pas ce que fait l'imprimante appelle l'assistance. J'ai donc repris toute la logique de communication entre le poste et la machine, ce qu'un long travail sur le SDK a rendu possible en ouvrant un échange bidirectionnel là où il n'y avait qu'un envoi.
Les effets sont visibles un par un. Les erreurs d'impression produisent un message explicite plutôt qu'un échec muet. Le message de confirmation, jusque-là affiché systématiquement à l'envoi, n'apparaît plus qu'une fois l'impression réellement terminée. Une interface de détection liste les pilotes présents sur le poste, les imprimantes en ligne et hors ligne, et les modes de connexion, USB ou Ethernet avec adresse IP ou nom réseau pour le DHCP. Un fichier de journalisation consigne l'ensemble des requêtes et des charges utiles échangées, et l'utilisateur le télécharge en quelques clics pour le transmettre à l'assistance.
Trois détails d'apparence mineure font le reste. Une flèche indique le sens de sortie de l'impression, ce qui suffit à faire comprendre les règles de mise en page et le produit fini attendu. Un schéma interactif accompagne les réglages fins de positionnement sur le consommable, parce qu'on s'oriente mal en deux dimensions à partir de valeurs numériques. Et l'impression s'oriente automatiquement dans le sens le plus économique en matière, ce que les clients perçoivent comme une réduction de leur coût plutôt que comme une fonction technique.
Le panneau flottant, écarté
J'avais envisagé de gérer les outils en panneaux flottants. L'intérêt était réel : la surface de dessin s'en trouve maximisée, et c'est la convention des logiciels de création.
C'est précisément le problème. Cette convention suppose un public expert, qui sait où il a rangé ses outils. Le nôtre passerait son temps à les chercher. J'ai donc conservé une zone d'outils au même emplacement que dans les versions antérieures, mais rangée en groupes dépliables.
La barre s'auto-gère selon la place disponible : quand trop de groupes sont ouverts pour la dimension du conteneur, le plus anciennement ouvert se referme au profit du dernier. L'utilisateur peut ancrer les groupes dont il se sert régulièrement, qui ne se referment alors jamais. C'est un compromis entre l'économie d'espace du panneau flottant et la stabilité dont un public non expert a besoin.
Améliorer sans dérouter
L'ancienne interface était austère et difficile à aborder, ce qui produisait une friction dès la première ouverture. Le traitement graphique a été choisi pour réduire cette friction, et pour rien d'autre. La contrainte venait des utilisateurs eux-mêmes : une base installée habituée aux versions précédentes, dont les repères se seraient effondrés si nous avions repensé l'interface de fond en comble.
La nouvelle version garde donc une grande proximité avec la troisième. J'ai écarté la rupture visuelle, plus satisfaisante à concevoir et plus coûteuse à absorber pour ceux qui utilisent l'outil tous les jours. La simplification s'est faite par étapes, en conservant les repères structurants.
Une dette d'ergonomie ne se solde pas en une itération quand elle s'est installée dans des habitudes. Le gain ne vaut que s'il ne se paie pas en désorientation, et il faut accepter d'en garder pour la version suivante.
Ce qui rend l'itération possible
Concevoir sans recherche utilisateur oblige à corriger souvent, donc à pouvoir livrer souvent. C'est ce que permet le découpage retenu à la refonte : un client lourd écrit en React et Node encapsulés dans Electron, qui gère les pilotes d'impression et les ressources locales et n'est pas destiné à bouger, et tout le reste servi depuis un front distant. Nous appelons ce découpage le « Zero Update » : le client s'installe une fois, puis l'interface évolue en ligne, sans nouvelle installation ni ticket auprès de la direction informatique. Dix-huit fonctionnalités ont ainsi été livrées depuis la mise en production.
Le système d'interface est atomique, tokens compris, typographies, couleurs et bordures : c'est ce qui garantit la cohérence entre des écrans conçus à des moments différents, et ce qui permet de faire évoluer un composant partout à la fois. L'intégration passe par Tailwind, pour des conventions de bas niveau immédiatement lisibles. J'ai tenu le rôle d'UX sur ce projet, mais ce n'est pas ma mission principale : il fallait être pragmatique.
Une instance Matomo, configurée selon les prescriptions de la CNIL, mesure des parcours anonymisés et comble une partie de la dette de recherche. Elle ne couvre que la version en ligne, puisqu'elle suppose une connexion sortante et le référencement de notre serveur : une part du parc échappe donc à la mesure, ce qui rejoint l'objectif commercial de faire migrer les utilisateurs vers cette version.
Ce que quatre-vingt-cinq migrations ont dit
J'ai accompagné personnellement les premières migrations, soixante-cinq côté clients et vingt côté distributeurs, où j'intervenais comme membre technique de leur équipe. C'était le seul dispositif d'observation directe dont je disposais, et il a servi autant à recueillir qu'à déployer.
Dans 40 % de ces accompagnements, les utilisateurs ont exprimé spontanément leur satisfaction sur la simplicité de mise en service, sur la nouvelle interface, ou sur les deux. Après une semaine d'usage et une question explicite de ma part, la proportion monte à 85 %. Le premier chiffre est le plus intéressant des deux : une satisfaction qu'on n'a pas sollicitée vaut mieux qu'une satisfaction qu'on a demandée.
Le résultat le plus tangible ne vient pas de là. Deux nouvelles régions ont été signées via notre distributeur depuis la refonte. Leurs équipes techniques attendaient cette version, qu'elles avaient identifiée lors de la présentation de feuille de route faite au début des travaux : elles attendaient une traduction d'interface professionnelle, l'affichage responsive et l'amélioration de l'expérience. Le travail d'ergonomie n'a pas seulement réduit des appels à l'assistance, il a levé une objection commerciale.
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